Une question de finalité
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Traduire le génie : saisir l'objectif de la littérature russe.
Que signifie vraiment traduire une grande œuvre littéraire, en particulier les chefs-d'œuvre de la fiction russe ? La réponse ne se résume pas à la simple traduction de mots d'une langue à une autre. Le défi consiste plutôt à saisir l'essence, l'expérience et l'art qui rendent ces œuvres intemporelles. Lorsque l'on aborde des classiques comme Anna Karénine, Les Âmes mortes ou Notes du sous-sol, la véritable tâche consiste à faire ressentir aux lecteurs dans une autre langue ce qu'un lecteur sensible de l'original ressent : éprouver les passions, les ironies et les révélations qui définissent ces romans.
La traduction ne consiste donc pas en une exactitude littérale ou une équivalence mécanique. Il s'agit de recréer l'effet, l'âme de l'œuvre. Le texte n’est qu’une partition ; la vraie musique se produit dans l’esprit du lecteur. C’est pourquoi des traductrices comme Constance Garnett et Ann Dunnigan ont été célébrées, non seulement pour leur connaissance du russe, mais pour leur compréhension profonde du fonctionnement de la fiction réaliste, de la façon dont les voix s’entrelacent et de la façon dont l’ironie ou l’humour doivent être perçus.
Un dispositif central du réalisme russe est le « discours indirect libre », ou « double voix », où la narration brouille la ligne entre la voix de l'auteur et les pensées intérieures du personnage. Cela permet aux lecteurs de ressentir l'ironie, de reconnaître quand les auto-justifications d'un personnage sont subtilement sapées par l'auteur. Pour capturer cela, il faut plus qu'une traduction mot à mot ; il faut ressentir les rythmes, les idiomes et les nuances culturelles des deux langues. Lorsqu'une traduction passe à côté de cela, toute la saveur de l'original est perdue.
Parfois, même de petits faux pas peuvent modifier considérablement la signification ou l’impact d’une œuvre. Prenons l'exemple d'une phrase qui devrait claquer comme une chute de blague ou d'un choix de mot qui résume le cœur philosophique d'un roman. Choisir « méchant » au lieu de « rancunier » dans Dostoïevski, par exemple, peut brouiller le thème central de l’imprévisibilité humaine et de l’autosabotage. Ou, en inversant le sens d'une ligne cruciale, une traduction peut effacer le point culminant émotionnel d'une scène.
Certains traducteurs récents, dans leur zèle pour le littéralisme, sont tombés dans le piège de la reproduction de la syntaxe russe, des idiomes et même de l'ordre des mots, ce qui a abouti à un anglais qui semble guindé ou tout simplement étrange. Le danger est double : les lecteurs qui ne connaissent pas le russe ne peuvent pas faire la distinction entre le style unique d’un écrivain et les artefacts de la traduction, et le véritable art de l’original est obscurci par la fidélité mécanique.
Le véritable but de la traduction littéraire, en particulier à partir d'une langue aussi riche et nuancée que le russe, est de donner aux lecteurs l'accès à toute la force de l'original, de partager son humour, son ironie, sa profondeur émotionnelle. Pour y parvenir, il faut réfléchir soigneusement au public, à l'objectif et à l'effet. Cela signifie, avant tout, traduire l'œuvre, pas seulement les mots.
En fin de compte, les meilleures traductions sont celles qui deviennent des œuvres d’art à part entière, permettant aux nouvelles générations de lecteurs d’être emportées dans les mêmes courants qui ont autrefois étonné et transformé leurs premiers publics.
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